L’une des idées les plus étranges de notre époque consiste à opposer l’argent aux valeurs humaines.
Comme si la recherche d’autonomie financière était moralement suspecte alors que la dépendance au groupe serait une vertu.
Pourtant, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la pauvreté n’a jamais rendu les individus plus libres.
Elle les a rendus dépendants.
Dépendants de leur famille.
Dépendants de leur clan.
Dépendants de leur communauté.
Dépendants de leur seigneur.
Dépendants de l’État.
La liberté réelle apparaît lorsque l’individu possède quelque chose qui lui appartient et qu’il peut échanger librement.
La monnaie représente précisément cette capacité.
Contrairement à une idée populaire, l’argent n’est pas seulement un outil d’accumulation. C’est avant tout un outil d’indépendance.
Lorsque je possède de l’argent, je n’ai pas besoin de demander une faveur.
Je n’ai pas besoin d’appartenir à un groupe particulier.
Je n’ai pas besoin d’obtenir l’approbation d’une communauté.
Je peux échanger avec n’importe qui.
Le troc et les systèmes fondés sur les obligations personnelles fonctionnent différemment. Ils supposent souvent une relation continue entre les individus. Chacun demeure redevable à l’autre. L’échange n’est jamais complètement terminé.
La monnaie a changé cela.
Elle a transformé les relations de dépendance en relations de choix.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les sociétés modernes ont pu dépasser les limites des tribus, des clans et des communautés fermées.
L’argent permet de coopérer sans appartenir.
Il permet de travailler ensemble sans penser pareil.
Il permet de créer de la valeur sans demander la permission.
De nombreux discours contemporains placent le bien commun au-dessus de l’intérêt individuel.
Pourtant, une question simple est rarement posée :
Pourquoi encourager quelqu’un à consacrer son temps et son énergie à une cause collective avant même qu’il n’ait acquis sa propre autonomie ?
Un individu dépendant reste dépendant, même lorsqu’il sert une noble cause.
Un individu libre peut choisir les causes qu’il souhaite soutenir.
La différence est fondamentale.
La liberté n’est pas l’absence d’argent.
La liberté est la capacité de faire des choix sans dépendre constamment de la volonté, de l’approbation ou des ressources d’autrui.
Et historiquement, peu d’inventions humaines ont davantage contribué à cette liberté que la monnaie et la propriété privée.
L’argent n’est pas l’opposé de la dignité humaine.
Pour beaucoup, il est l’une des conditions qui rendent cette dignité possible.
Références
Cette réflexion s’inscrit dans la tradition du libéralisme classique développée notamment par John Locke (Second Treatise of Government), Adam Smith (The Wealth of Nations), Friedrich Hayek (The Road to Serfdom, The Constitution of Liberty) et Milton Friedman (Capitalism and Freedom).
La distinction entre dépendance communautaire et coopération entre inconnus s’inspire particulièrement des travaux de Hayek sur l’ordre spontané et la société ouverte, ainsi que des analyses de Karl Popper dans The Open Society and Its Enemies.
Enfin, la tension entre sécurité et liberté évoque une question ancienne que l’on retrouve déjà dans la fable du Chien et du Loup attribuée à Ésope.