Les emails fantômes
« Félicitations, vous faites désormais partie des anciens participants de notre programme xxx… »
Le courriel est arrivé un matin. J’avais effectivement postulé, dans l’espoir d’un accompagnement. Rien n’a suivi. Seulement ce message, des années plus tard — probablement compté quelque part dans leurs statistiques de réussite.
Quelques mois plus tôt, un incubateur m’avait informé que j’avais bénéficié d’un programme de soutien. J’avais pourtant été refusé à deux reprises lors de la sélection. Et me voilà pourtant, probablement inscrit dans leurs rapports.
Ces « courriels fantômes » soulèvent une question intrigante : si moi, qui n’ai rien reçu, suis tout de même compté comme bénéficiaire, que cela peut-il indiquer sur la façon dont sont évalués nos programmes d’aide publique ?
L’économie de la rente : un cadre théorique
Susan Rose-Ackerman, professeure à Yale, a longuement étudié comment certains systèmes économiques favorisent la captation de rente. Son analyse révèle que plus un système administratif est complexe et discrétionnaire, plus il crée d’opportunités pour diriger les ressources vers des bénéficiaires préférentiels, sans violation apparente des règles.
Cette économiste suggère que les dysfonctionnements visibles ne sont souvent que la partie émergée de l’iceberg. Le vrai défi réside dans les mécanismes subtils d’allocation qui favorisent systématiquement certains profils sans qu’aucune règle explicite ne soit enfreinte.
Un programme d’aide aux startups dispose de 10 millions. Sur papier, 1000 entreprises sont aidées. Impressionnant. Mais si 900 n’ont reçu qu’un email et une inscription dans une base de données, où sont passées les ressources réelles ?
Les mécanismes invisibles du filtrage
James C. Scott, dans ses travaux sur la corruption politique comparative, a documenté comment certains systèmes transforment la distribution discrétionnaire en norme acceptée. Ce n’est pas nécessairement malveillant – c’est parfois simplement l’évolution naturelle d’un système bureaucratique.
La complexité devient le premier filtre. Des critères d’éligibilité nuancés. Des processus de candidature sophistiqués. Des échéances multiples. Cette complexité crée naturellement deux catégories : ceux qui savent naviguer le système et les autres.
Michael Johnston, dans son analyse des « syndromes de corruption », identifie des configurations où les mêmes groupes sociaux se retrouvent systématiquement des deux côtés de la table – comme demandeurs et comme évaluateurs. Ce n’est pas de la corruption au sens légal, mais plutôt une forme d’homophilie institutionnalisée.
Le capitalisme de connivence
Un paradoxe fascinant émerge dans notre système. Nous avons ce qu’on pourrait appeler un « capitalisme de connivence » – un système qui emprunte le vocabulaire du marché libre tout en pratiquant une forme sophistiquée de distribution planifiée des ressources.
Les acteurs de ce système parlent d’innovation, de disruption, de prise de risque. Pourtant, observons leurs parcours : combien ont réellement risqué leur propre capital ? Combien vivent essentiellement de subventions, de contrats gouvernementaux, de postes dans des organismes parapublics ?
Sommes-nous face à des communistes déguisés en capitalistes ? L’expression peut sembler forte, mais elle capture quelque chose d’essentiel. Le discours célèbre la compétition et le mérite, mais la pratique organise la distribution selon des logiques de réseau et d’appartenance.
Un entrepreneur autofinance sa campagne de crowdfunding, créant l’illusion d’un engouement populaire. Avec ces « preuves » fabriquées, il accède directement aux décideurs, contourne les processus, et reçoit même un prix d’innovation. Pendant ce temps, celui qui suit les règles attend toujours.
Le capital social comme vraie monnaie
Pierre Bourdieu offrait une grille de lecture pertinente avec son concept de capital social – ces ressources invisibles liées aux réseaux de relations. Dans le contexte des aides publiques, ce capital social semble parfois plus déterminant que le potentiel économique réel d’un projet.
La distinction entre « connaître » et « être reconnu » est subtile mais cruciale. On peut connaître l’écosystème sans en faire véritablement partie. Cette appartenance, non écrite, non officielle, détermine souvent qui accède aux opportunités réelles versus qui reste dans les statistiques.
Les systèmes tentent d’être inclusifs. On trouve toujours quelques cas de diversité mis en avant. Mais ces exceptions confirment-elles la règle ou la changent-elles vraiment ?
L’illusion de la solution algorithmique
Je ne crois pas que déléguer à l’intelligence artificielle la décision de qui reçoit ou ne reçoit pas soit une solution viable. L’idée peut sembler séduisante : un algorithme impartial, sans biais, sans copinage. Mais qui programme l’algorithme ? Qui définit les critères ?
L’IA pourrait simplement institutionnaliser les biais existants, leur donnant une apparence d’objectivité scientifique. « Ce n’est pas nous, c’est l’algorithme » deviendrait la nouvelle excuse.
La solution est probablement plus radicale : couper court. Réduire drastiquement les programmes d’aide. Moins il y a d’argent public à distribuer, moins il y a d’opportunités de favoritisme.
Pourquoi une Silicon Valley francophone reste improbable
Soyons réalistes. Une véritable Silicon Valley a peu de chances d’émerger au sein du Canada francophone — non pas par manque de talents ou d’idées, mais parce que nos structures actuelles ne favorisent pas naturellement l’émergence d’un véritable écosystème d’innovation.
Silicon Valley, malgré toutes ses imperfections, conserve encore une certaine perméabilité aux nouveaux talents et aux idées non conventionnelles.
Ici, les parcours sont plus encadrés. Les mêmes noms reviennent, et les réseaux établis tendent à se partager les mêmes opportunités.
Cette dynamique donne l’impression d’une grande vitalité entrepreneuriale — une profusion d’événements, de programmes, d’initiatives — mais le système fonctionne souvent davantage comme un circuit fermé que comme un véritable marché ouvert des idées.
Tant que l’accès aux fonds publics dépendra davantage des liens de proximité que du potentiel démontré, notre paysage de l’innovation risquera de demeurer une économie de façade plutôt qu’un véritable espace de compétition créative.
Comprendre sans juger
En tant qu’entrepreneur n’ayant jamais reçu d’aide publique, ici ou ailleurs, j’ai peut-être une perspective particulière. Cette expérience m’a amené à une conviction : dès qu’il y a de l’argent public en jeu, les mécanismes de distribution deviennent opaques.
Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Peut-être que toute distribution de ressources publiques tend naturellement vers le favoritisme. Peut-être que l’alternative serait pire.
Mais tant que nous n’aurons pas une conversation honnête sur ces mécanismes, nous continuerons à recevoir des emails nous félicitant pour des services jamais rendus, pendant que les vraies ressources circulent dans des circuits parallèles.
Le débat reste ouvert. Mais commençons au moins par reconnaître la réalité : notre système actuel ne produit pas d’innovation. Il produit des rapports.
Cet article est publié par MCG. Nous sommes indépendants et nous essayons simplement de comprendre des phénomènes complexes.
Références
Bourdieu, P. (1980). « Le capital social : notes provisoires », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 31, pp. 2-3.
Bourdieu, P. (1979). La Distinction : Critique sociale du jugement, Paris: Éditions de Minuit.
Johnston, M. (2005). Syndromes of Corruption: Wealth, Power, and Democracy, Cambridge: Cambridge University Press.
Rose-Ackerman, S. (1999). Corruption and Government: Causes, Consequences, and Reform, Cambridge: Cambridge University Press.
Rose-Ackerman, S. (2016). Corruption and Government: Causes, Consequences, and Reform (2nd Edition), Cambridge: Cambridge University Press.
Scott, J.C. (1972). Comparative Political Corruption, Englewood Cliffs: Prentice-Hall
